jeudi 31 mai 2007

Peut-on perdre avec le sourire ? (3)

ou les raisons idéologiques de la défaite de la gauche


Une erreur de fond fondamentale de la candidate


Être de gauche et être de droite, c’est avoir une vision différente des problèmes. On n’a pas pu voir clairement cette différence dans cette campagne. Les socialistes qui ont été longtemps culpabilisés par l’utopisme communiste, ont semblé cette fois culpabilisé par l’arithmétisme de droite. Les programmes coûtent trop cher, la dette est lourde. Malgré les interventions des économistes de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques (Pourquoi nous ne chiffrerons pas les programmes présidentiels, Faut-il réduire la dette publique ? Faut-il réduire les dépenses publiques ?), Ségolène a choisi d'aller dans le sens du préjugé plutôt que de la pédagogie, de mettre en avant le thème du coût au lieu du thème de l’investissement. Dès lors son programme n’était plus cohérent avec la vision qu’elle avançait. C’est une des multiples erreurs de fond de la candidate.

Un problème social est un problème complexe qui a plusieurs portes d'entrées et de compréhension. Avoir une vision sur un problème ne signifie pas que l’on ne veut pas voir le problème mais c’est l’examiner d’une manière différente, sous un angle d'attaque différent. Il y a toujours plusieurs façons de traiter une question. Encore faut-il avoir/se laisser le recul nécessaire et pour cela refuser les évidences et les décisions précipitées. D'une manière carricaturale, on pourrait dire, par exemple, pour illustrer, qu'un problème peut être traité du point de vue des causes ou du point de vues des conséquences, que l'on peut interprêter la naissance du monde par la poule ou par l'oeuf.

C’est en avec une vision différente que l’on peut résoudre les problèmes de manière différente et de manière plus conforme aux valeurs de gauche : humanisme, solidarité, confiance.



La coupure par rapport au populaire


Être de gauche c'est être près du peuple. L'extrème gauche n'arrête-t-elle pas de nous le répéter à longueur de temps ? N'étaient-ils pas les premiers à nous dire que les 35 heures pouvaient précariser les plus faibles et avantager les cadres ?

Mais l'extrème gauche a-t-elle tant de leçon à donner ? Comme le note le sociologue Daniel Bizeul dans son livre « Avec ceux du FN », ce sont les communismes qui ont perdu le vote ouvrier au profit du Front national. Ce même vote ouvrier qui vote aujourd'hui pour Sarkozy.

Mais la question n'est pas aujourd'hui de faire un procès en inefficacité vis à vis de l'extrème gauche (il s'agirait peut être juste de noter l'impasse d'un possible virage marxiste du PS) mais de comprendre comment la droite peut se réclamer populaire ? Il faut pour cela être attentif au discours de Rama Yade lors de l'investiture de Sarkozy à l'UMP.



Rama Yade, discours au congrès de l'UMP



« Le moins que l'on puisse dire, c'est que face au préchi- précha socialiste, l'UMP version sarko c'est quand même autre chose. Car les socialistes ne proposent plus rien de nouveau depuis la chute du mur de Berlin »

« Sans projets, sans idées, sans vision, ces prétendues élites de gauches sont le meilleur symptôme de la rupture, entre le pouvoir et le peuple. Ce peuple qu'elles ont oublié, cette classe ouvrière dont elles ont été jusqu'à nier l'existence »

« La gauche caviar qui ne respecte qu'Arte mais dont elle ne regarde pas les programmes, s'est coupée des réalités alors qu'elle ne jurait que par le réalisme. Ouverte à toute les radicalités, quand il s'agit de déclamer mais fermée à toutes les audaces quand il faut proposer. Quand on considère le français moyen comme un beauf parce qu'il a dit non à la constitution, comment se dire proche du peuple. Pour 2007, quels est l'objectif des socialistes, donnez une vision à la France ? Non. Répondre aux inquiétudes des gens ? Non. Leur seul objectif est de battre Sarkozy. »

« L'universel peut avoir les cheveux crépus. Et les cheveux crépus attendaient tant de la gauche. Cela fait 30 ans, que les français issus de l'immigration comme on les appelle, comptait sur elle. Depuis la marche des beurs, ils ont donné sans réfléchir leur suffrage aux socialistes. Les socialistes leur ont beaucoup promis. Mais ils n'ont rien fait ou si peu et si mal. Ils accordaient de la pitié au lieu du respect. Une république des indigènes quand les immigrés réclamaient du travail pusce qu'ils ne sont pas venus en France pour rester les bras croisés. Résultat, pas un seul député issu des minorités à l'Assemblée. Mais c'est vrai que la politique, c'est un peu comme les discothèques, on laisse d'abord entrer les habitués. »


Ce discours touche juste, car il aide à comprendre comment des catégories de personnes qui ne sont pas catégorisées à droite peuvent voter pour Sarkozy. En l'occurence, Rama Yada est une femme jeune, noire et issue d'une famille de gauche. Si on écoute bien son discours, il y a surtout de la déception par rapport à la gauche et l'engouement pour le volontarisme sarkozien, tout un symbole de ce peuple perdu qui est nécessaire pour la gauche de reconquérir mais dont il faut comprendre la motivation.

Il ne faut pas, comme De Gaulle, considérer les français comme des veaux. Il est simpliste de penser que c'est par le développement du racisme que les ouvriers se sont tournés vers de l'extrème droite, puis vers le sarkozisme. Les ouvriers sont moins stupides qu'on ne le pense : c'est peut être avec un grand pragmatisme qu'ils ont abandonné l'idéologie communiste qui ne leur apportait plus rien de concret par rapport à leurs malaises. Privé d'espoir en l'avenir, ils se sont mis à détester leurs concurrents, les immigrés. Le volontarisme de paillette de Sarkozy leur a redonné cet espoir, non seulement parce qu'ils ont l'impression qu'il y aura maintenant un véritable changement (le retour d'un Etat agissant contre « l'Etat ne peut pas tout faire » de Jospin) mais aussi cet Etat qui favorisera les français.

La gauche peut récupérer cet électorat mais si elle arrive à redéfinir un cap qui permette d'avoir confiance, de réellement sécuriser et de réellement intégrer.

(A Suivre...)

mardi 29 mai 2007

Peut-on perdre avec le sourire ? (2)

Ou les risques d'une défaite non assumée




Une défaite cinglante


Il n'est pas juste d'essayer de cacher une défaite. On pourrait minimiser en revendiquant la forte mobilisation ou le poids des sondages, mais c’est oublier que la mobilisation bénéficie normalement à la gauche et que dans d'autre événement le poids des sondages n’a pas joué (comme lors du référendum européen).

La gauche aurait du gagner cette élection. Toutes les conditions étaient réunies pour battre la droite : la prime à l’alternance, la diabolisation de Sarkozy, l’effet 21 avril et l’importance du vote utile.

Il faut saluer la pugnacité de Ségolène. Elle a tenu sur son discours. Sur l'encadrement militaire des jeunes délinquants, sur la remise en cause des 35 heures, sur la nécessité du développement économique dans le social. Elle a pu joué avec les valeurs de la droite en se faisant acclamer par l'extrème gauche. Elle a eu le culot de faire une campagne atypique, s'émancipant du parti, jouant la carte de la démocratie participative. Remise en cause du socialisme orthodoxe, de la façon de faire de la politique. Elle a fait des coups de génie : son discours à Toulouse m'a permis de faire voter pour elle, son dialogue avec François Bayrou était courageux, même le débat avec Nicolas Sarkozy n'était pas si mauvais que cela.

Mais il lui a manqué quelque chose de fondamental : un axe, une vision. On en était encore à un débalement de propositions assez flous, qu'elle a essayé tant bien que mal de lier à un projet de société. On pourrait dire que c'est la conséquence de très nombreux débats participatifs difficilement synthétisables. Mais c'est oublier qu'en 2002 , on avait déjà une liste similaire de propositions cumulatives.

Donc, ce n'est pas forcément une France de droite qui a gagné sur une France de gauche, c'est la victoire d'un Sarkozy avec un projet bien ficelé, des mesures coûteuses mais clairement articulées. Ségolène n'a pas fait espérer et a fait triompher le discours conservateur contre les boucs-émissaires qu'elle a elle-même tenu.



Le piège du "dicours sur la méthode" au PS


Ségolène a apporté des choses nouvelles, mais c'est insuffisant. Et le piège qui se profile c'est l'espérance d'une refonte idéologique sur les méthodes en oubliant de se remettre en cause sur le fond.

Déjà une partie des militants socialistes ont cru trouvé leur salut dans les propositions d'Arnaud Montebourg qui fait des institutions de la Vème république l'alpha et l'omega du socialisme de demain. Ségolène pourrait mettre en avant la démocratie participative. Quand on a perdu espoir dans la révolution par l'action, on se réfugie dans le confort de la révolution par la forme.

Il faut d'ailleurs voir les limites de ces nouvelles utopies.

La VIème république

La révolution des institutions est un long serpent de mer. Mitterand déjà voulait transformer la 5ème république. Une fois aux manettes il la pérénisera. Les socialistes sous Jospin ont voté en faveur de la présidentialisation du régime : après la réforme du quinquennat, ils ont inversé le calendrier électoral en 2002, plaçant les présidentielles avant les législatives, la personnalisation du pouvoir avant la confrontation des idées partisanes.

Cette logique marche très bien, les députés socialistes se sentent d'or et déjà battu, oubliant que l'aura de Sarkozy n'est pas celle de ses députés et oubliant le rôle des triangulaires que permet le maintien au second tour d'un candidat ayant obtenu le soutien de 12,5% des électeurs inscrits. La cohabitation reste une possibilité.


La démocratie participative

La démocratie participative a déjà été initiée par les socialistes avec la mise en place des conseils de quartiers et la loi de proximité (2001).

Il semble qu'il n'y ait toujours pas de retour critique sur cette organisation. C'est une forme intéressante de la politique. Mais il ne faut pas opposer la politique traditionnelle à la démocratie participative. La démocratie participative ne peut être qu'une complément.

Car
  1. la démocratie participative ne représente qu'une partie de la population : ceux qui ont le temps de s'investir dans l'espace public et ceux qui ont acquis un minimum de confiance dans leur opinion ou les moyens de l'exprimer. Bref, la démocratie participative favorise les classes intellectuelles moyennes et exclue les plus défavorisés socialement et culturellement.

  2. La démocratie participative flatte les préjugées parfois contradictoire. A quoi bon se dire de gauche si c'est pour épouser les idées du moment surtout si elles sont à droite ?


Le politique, garant de l'intérêt général doit donc encadrer les débats participatifs et ne pas faire qu'écouter. Ce doit être un dialogue et non pas seulement une écoute. Et c'est aussi comme cela que l'homme politique pourra apporter ses valeurs de droite ou de gauche, convaincre les citoyens de sortir de leur intérêt personnel et trouver des solutions pour le bien commun.

La méthode et la forme ne servent donc à rien sans une base idéologique solide. On pourrait d'ailleurs dire qu'on ne fait pas d'alliance tactique avec l'extrème gauche ou le centre sans être au clair avec ce que l'on veut défendre et porter en commun.

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vendredi 25 mai 2007

Peut-on perdre avec le sourire ? (1)

[premier post d'une série consacrée à mes réflexions personnelles sur la défaite aux présidentielles de 2007 et l'avenir de la gauche]



Je viens enfin de voir le film de Moati sur la campagne présidentielle. Cela fait près de 3 semaines maintenant. Et du coup, après avoir par deux fois les larmes aux yeux, je me demande si je dois continuer à écrire. Est-ce que le temps du deuil est vraiment passé ? Ce matin, je n'avais pas envie d'écrire, d'analyser du moins. C'est ma contradiction : ne plus réfléchir, prendre du bon temps, plâner, rêver, ressentir, même dans une France sarkozienne.

Pourtant j'ai envie de ne pas être un socialiste déçu. Ce genre de socialistes qui vont aux législatives pour "équilibrer". Toujours en attente d'un avenir meilleur. J'ai envie de répondre à tous ces articles de socialistes qui ne sont plus qu'antisarkozyste. J'aimerai au contraire que ce soit avec optimisme qu'on retourne convaincre les électeurs. Car déjà les analystes avancent l'idée d'une victoire qui était inéluctable dans une France qui a été toujours conservatrice et le sera toujours, démographie oblige.

Notez pour plus tard que je n'ai pas dit une "France de droite" mais une "France conservatrice".

Je crois que l'analyse peut permettre de nuancer tout cela. Il ne faut pas attendre trop longtemps avant de comprendre les raisons des échecs. J'ai ma petite idée quand j'entend tel ou tel dirigeant socialiste dire qu'il faut attendre (de perdre) les législatives. Les verrous qui s'ouvrent violemment lors d'une importante remise en cause sont entrain de repréparer leur fermeture. Et comme je pense que l'on peut aujourd'hui faire de la politique à gauche, je pense qu'il faut dès à présent redonner espoir et préparer l'avenir. Profiter des effets 21 avril et 6 mai et ne pas attendre les éternels Plan B.

Il faut savoir prendre en compte la défaite, dénoncer le virage utopique du "discours sur la méthode" qui est en train de se mettre en place au PS et montrer que les idées de gauche sont possibles, pourquoi elles sont plus pertinentes.

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vendredi 18 mai 2007

Réflexion sur la nomination de B. Kouchner aux affaires étrangères

Kouchner est en effet une très bonne carte à jouer pour Sarkozy, homme indépendant donc pas accroché au PS, homme populaire, figure de gauche légitime qui favorise l'idée d'une politique d'ouverture et asphyxie la troisième voie du Modem.

Mais en réalité ce n'est pas sur ces convictions socialistes que Sarko fait appel, mais à sa manière de voir la politique internationale. Et idéologiquement, Kouchner est très proche de la conception de néo-conservateur américain dans ce domaine.

Au delà de la diabolisation des idées, qu'est-ce que ce courant idéologique ? C'est un courant interventionniste au plan international qui ne n'a aucun scrupule à remettre en cause la souveraineté des états mais aussi des peuples, si cette remise en cause se fait pour porter les valeurs humanistes et démocratiques de l'Occident.

Kouchner est pour le droit d'ingérence. Il a travaillé dans le milieu humanitaire, il a vu les conséquences de certaines tyrannies ou conflits inter-étatiques sur les populations. Il n'est donc pas incohérent de vouloir agir le plus rapidement pour aider des personnes qui souffrent (affamés de la guerre, femmes voilées...). Mais cela implique la remise en cause du droit international et met en place une sorte de néocolonialisme sur les valeurs occidentales.

Or, les valeurs occidentales sont-elles forcément les meilleures ? Agir sur ses valeurs propres sans tenir compte des équilibres sociaux et historiques locaux est-ce une bonne approche ? Imposer ses valeurs sans obtenir le consentement préalable des populations est-il viable ? Ne risque-t-on pas d'obtenir l'effet inverse en mobilisant des populations contre un Occident perçu comme hégémonique et remettant en cause la tradition culturelle ?

Tels sont les débats qui ont vu le jour lors des interventions du Kosovo, d'Afghanistan et d'Irak. Le problème du Kosovo semble en voie de résorption. Plus ancien ? Démonstration d'une réussite en la matière ? Il ne faut pas oublier l'impact de l'Union Européenne dans le maintien de la paix dans les Balkans. La perspective d'adhésion maintien les protestations locales. Donc, pour ma part je ne crois pas que l'on puisse parler d'une réussite de la politique d'ingérence.

Nous verrons à long terme ce que nous donnera l'Afghanistan et l'Irak. Voire la radicalisation de l'Iran.

Kouchner n'est donc pas engagé comme un homme de gauche mais sur un débat très précis dont il faut bien voir les tenants et les aboutissants.